Mais la critique de Christiane Olivier est plus troublante encore lorsqu’elle impute - partiellement - à cette disparition des pères certains dérèglements gravissimes de la modernité.
Par exemple, cette violence sexuelle obsédante, dont il a été si souvent fait mention dans ce livre, notamment la violence contre les femmes : viols, agressions, mépris, misogynie persistante, etc.
D’un point de vue psychanalytique, il n’est pas absurde d’avancer que la toute-puissance maternelle et cette solitude de la mère face à l’enfant ne sont pas étrangères à la sourde agressivité que nous prenons - à tort - pour la survivance résiduelle d’une époque révolue. L’impulsion du violeur pourrait s’analyser comme une revanche prise, à l’âge adulte, sur la nouvelle hégémonie maternelle - et maternante - des femmes.
Pour prendre une place de sujet, en effet, l’enfant doit se dresser contre l’adulte dont il se sent objet. Dans la famille traditionnelle, cette révolte en tant que passage obligé trouvait en face d’elle deux parents entre lesquels elle pouvait dialectiquement naviguer. Dans la famille monoparentale, cette même révolte n’a plus en face d’elle qu’un seul protagoniste, la mère.
Chez le garçon, cet affrontement de la mère seule, assumé ou refusé, conduit à des impasses. Il peut entraîner chez l’enfant ainsi désarçonné le rejet de toutes les femmes. Les viols et violences dans nos sociétés viseraient ainsi, dans une certaine mesure, toutes les femmes qui, dans la tête de l’homme, prennent la place de la mère œdipienne que le petit garçon n’a jamais osé agresser.
« L’amour œdipien de la mère qui gêne toujours l’adolescent en temps normal, écrit Christiane Olivier, se révèle ici encore plus prégnant, et peut donc donner lieu à une brutale volte-face contre une mère qui était loin de s’attendre à cela ! Il est évident que ce qui était déjà difficile entre mère et fils lorsque le père était dans la famille devient ici impossible autrement que par la contre-identification à la mère qui vient prendre la place de l’identification au père. Le garçon n’a qu’une solution et ne conclut que dans un sens : pour être homme, il suffit de ne pas être une femme. Les prémices de la misogynie et tous ses corollaires sont là, et la femme qui fera suite à la mère ne pourra qu’en subir les conséquences. »
Signalons que Christiane Olivier évoque aussi le cas où l’enfant est une fille. Les mères qui veulent leur fille « pour elles seules », écrit-elle, « enferment ainsi l’enfant dans une relation où celle-ci se voit obligée de se conformer au désir de l’Autre sous peine de ne plus être aimée, de décevoir. Ce qui restera la crainte féminine universelle : ne pas correspondre à l’Autre, à la mode. Toute la femme réside dans cette crainte et nos journaux ne parlent que des moyens de s’adapter à ce qui plaît. »
J.C. Guillebaud : La tyrannie du plaisir, p.448-449