Cette attitude libérale s’applique-t-elle aussi à la question de l’attitude de l’Église à l’égard de l’homosexualité ?

Cardinal Martini : En répondant à cette question, permettez-moi de faire preuve de la réserve et de la discrétion que j’exige de l’Église pour ce qui concerne la sexualité. Dans mon cercle de connaissances, il existe des couples homosexuels, des gens qui sont très estimés et socialement intégrés. On ne m’a jamais demandé, et il ne me serait d’ailleurs jamais venu à l’idée, de les condamner.
La question est seulement de savoir comment nous pouvons nous situer face à cette réalité. Lorsque je connais quelqu’un personnellement qui vit cette situation, je peux aborder plus facilement celle-ci, bien plus que si je devais défendre des thèses générales.
La Bible condamne l’homosexualité par des paroles fortes.
L’arrière-plan de cette condamnation est la pratique douteuse qui régnait dans l’Antiquité, où des hommes avaient, à côté de leur famille, des garçons pour leur plaisir et des amants masculins. Alexandre le Grand représente un exemple célèbre en ce sens. C’est contre cela que la Bible veut protéger la famille, la femme et l’espace réservé aux enfants.
Dans l’Église orthodoxe, l’homosexualité est considérée comme une horreur. Dans l’Église évangélique, cette question est traitée de façon beaucoup plus libérale. Il existe des couples homosexuels même parmi les pasteurs ; ils sont autorisés à exercer leur fonction tant qu’ils ne font pas de publicité pour cette forme de vie. Nous connaissons les déchirements causés par ce thème au sein de l’Église anglicane. Dans le judaïsme, les orthodoxes interdisent strictement l’homosexualité ; en revanche, dans le judaïsme réformé, il existe des synagogues particulières pour les homosexuels.
C’est dans cette diversité que nous cherchons notre voie.
Cependant, l’Écriture sainte insiste fortement sur la protection de la famille et sur la capacité des couples hétérosexuels à assurer un espace favorable à l’éducation des enfants. C’est pourquoi j’ai tendance à établir une hiérarchie des valeurs entre toutes ces questions, et non par principe une égalité des droits. Je viens d’en dire plus que je n’aurais dû…
Prenons ensemble et avec circonspection des voies qui peuvent être différentes. Mais nous ne devons pas nous faire la guerre pour autant en raison de ces voies différentes. J’ai cité les limites que trace la Bible. […]
Quelle leçon l’Église doit-elle en tirer ?
Cardinal Martini : L’Église doit élaborer une nouvelle culture de la sexualité et de la relation. Elle doit faire cela aussi pour contribuer à faire face à un problème grave : dans les pays occidentaux, un mariage sur deux ou sur trois fait l’objet d’un divorce. La souffrance qui en découle est incommensurable.
Nous ne devrions pas incriminer des individus. Mais nous pouvons et nous devrions développer une nouvelle culture qui encourage la tendresse et la fidélité. C’est seulement dans un tel monde que les enfants peuvent être des enfants et grandir dans le bonheur. Cette culture inclut également
la critique de la commercialisation de la sexualité
qui, depuis la publicité jusqu’à la pornographie, fait son entrée dans l’intimité des foyers. Elle menace le mystère de l’amour, les relations perdent leur tension.
Autrefois, nous avons parlé du respect
que l’on doit montrer dans la relation avec les autres, ainsi qu’avec son propre corps. Au cours de notre formation au noviciat, nous avons beaucoup entendu parler du respect comme vertu générale qui incluait la relation mutuelle, la discrétion et la réserve. Même si le mot « respect » paraît démodé, il revêt aujourd’hui une actualité nouvelle et critique. Le respect touche aussi à la sexualité et a un rapport direct avec la dignité humaine. Cette incitation à la réflexion, je voudrais absolument l’ajouter.
Carlo Maria Martini, Le rêve de Jérusalem, DDB 2009, page 151