(Suite de l’article : « Romanité et romanisation » )
La romanité est un habitus, une vertu ecclésiastique stable et acquise. Pour le dire de manière moins thomiste, elle est une norme ecclésiastique parfaitement intégrée. Elle comprend d’abord une structuration intellectuelle qui doit faire de celui qui la pratique un sujet d’exception, ou tout au moins disposant de connaissances vastes et solides, capable de tenir aisément son rôle de notable intellectuel qui pense comme pense le pape et ceux qui traitent avec lui les dossiers.
Elle comprend ensuite une conscience vive de l’universalité, donc de la diversité de l’Église et des ses problèmes - et de la nécessité d’un chef unique pour traiter au mieux ces problèmes. C’est aussi laisser entendre que tout événement de l’Église concerne un romain. Enfin, elle comprend une soumission profonde aux directives et à la pensée pontificales, qui doivent être relayées et expliquées clairement et totalement aux fidèles. La romanité a donc une fonction : par leur formation et leur conscience de l’universalité des problèmes qu’a à traiter le pape, les prêtres romains doivent devenir des médiateurs parfaitement transparents. Ils doivent réaliser une médiation immédiate, par laquelle il n’y a aucune déperdition du message papal.
Ils sont donc des instruments de centralisation psychologique, des relais de gouvernement. Ils doivent développer chez leurs fidèles la troisième des caractéristiques de la romanité : le pape qui réside à Rome traite en souverain des affaires de l’Église, tout en étant toujours immédiatement présent à son troupeau par les prêtres. D’une certaine manière, c’est créer un « super clergé », qui n’est pas canoniquement romain, mais qui l’est psychologiquement.
Ce clergé romain est le clergé du pape dont le diocèse est l’Église. La romanité semble en fait universaliser des traits papaux : science et sagesse, conscience des questions particulières de chacune des portions de l’Église, résolution de chacune de ces questions. Elle est, d’une certaine manière, à la fois un sensus ecclesiae extrêmement développé et une obéissance perinde ac cadaver. Elle est un habitus ecclésiastique qui génère un engagement total : elle est une configuration existentielle, qui peut être plus ou moins poussée.
La romanité est aussi, surtout, un puissant instrument de centralisation et d’uniformisation de l’Église, liée à la domination très forte du modèle romain de formation ecclésiastique. Elle est issue de l’ultramontanisme triomphant à Vatican I dans la définition de l’infaillibilité pontificale, et de son application vigoureuse sous Léon XIII, Pie X, et plus encore sous Pie XI. Elle est le fruit du modernisme et de la volonté de contrôler de manière très serrée toute la pensée catholique.
(Mémoire Spiritaine n°17 1er semestre 2003)